Entrevue avec Olivier Kemeid et Marie-Thérèse Fortin

LA DÉTRESSE ET L’ENCHANTEMENT
Entrevue menée par Laurence Régnier

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Bonjour Marie-Thérèse, bonjour Olivier,

Il y a dans toute entrevue une part de fausse naïveté et plus particulièrement quand il s’agit de gens qu’on connaît. Pourtant je dois dire en toute honnêteté que si je sais que vous vous connaissez depuis longtemps, je ne saurais dire ni quand ni comment a commencé cette belle histoire.

La belle histoire commence au printemps 2002… Gilles Renaud, le directeur artistique de l’École nationale de théâtre du Canada où j’étudie en écriture dramatique, me lance, sourire en coin : « Dis donc, serais-tu intéressé à passer le balai à Québec, toi? ». Je me demande ce qu’il veut bien dire par « passer le balai », me doute que ce n’est pas de balai dont il s’agit, reçoit un appel de la directrice artistique du Théâtre du Trident, une certaine Marie-Thérèse Fortin. On se voit, on mange des sushis sur St-Hubert près de la Gare Voyageur, et après quelques minutes cette femme « encore inconnue de moi hier » (écrit Gabrielle à propos de celle qui deviendra sa grande amie, Esther Perfect) me propose de devenir son adjoint artistique au Trident. J’ai 27 ans et n’ai pas encore mon diplôme d’écriture en poche – il arrive dans quelques mois. Je demande quelques jours de réflexion, puis dit oui et déménage à Québec dès l’été entamé.

Ce fut le début d’une grande complicité, qui perdure après seize ans passés, et qui nous a fait nous retrouver sur de nombreux projets, dont une résidence déterminante pour moi et ma compagnie au Théâtre d’Aujourd’hui, que Marithé a dirigé après le Trident. J’y ai créé des spectacles importants dans mon parcours, dont Moi, dans les ruines rouges du siècle en 2012. Je le mentionne car le projet que je lui avais déposé impliquait qu’un acteur, Sasha Samar, dont la langue maternelle n’est pas le français soit non seulement le sujet principal de la pièce, mais son acteur majeur, avec monologues et « pianos de répliques » à la carte. Même si la question de la diversité sur scène occupait les têtes depuis quelques temps, les actions posées en ce sens étaient encore bien timorées et je ne suis pas sûr que d’autres directions artistiques auraient accepté, à cette époque pourtant pas si lointaine (on parle d’il y a six ans!), qu’un acteur d’origine ukrainienne soit au centre des mots et de l’œuvre. Pour le dire autrement et plus crûment : des interprètes d’origine étrangère, why not, tant qu’ils ne parlent pas trop. Que nous ayons pu renverser la vapeur avec ce spectacle, qui a tourné à travers le Canada pendant trois ans, me remplit de joie et de fierté, et la confiance de Marithé à mon égard y est pour beaucoup.

Elle a joué également dans ma pièce Furieux et désespérés, créée en 2013 toujours au Théâtre d’Aujourd’hui; une pièce nourrie par mon retour au pays des ancêtres paternels – l’Égypte.  Marithé y interprétait Béatrice, inspirée par une cousine de mon père. Le consul égyptien venu assister au spectacle fut ravi de voir une actrice égyptienne sur une scène institutionnelle, et avant que je ne puisse corriger l’assertion, il demanda sérieusement à Marithé, qui pourtant n’imitait aucun accent ni ne singeait aucun cliché : « Êtes-vous de la Haute ou de la Basse-Égypte? », ce à quoi la native de St-Octave de Métis répondit : « De la Basse, dans le sens de Bas-du-Fleuve », et encore aujourd’hui l’ancien consul d’Égypte croit avoir vu jouer sur une scène montréalaise l’une de ses compatriotes née dans le bas du Nil. Formidable magie du théâtre, et formidable actrice bien sûr!

 

La Détresse et l’Enchantement est un texte auquel vous vous êtes déjà intéressé tous les deux dans le passé. Quelle est la genèse de ce projet?

Marithé met la main sur le livre dès sa publication en 1984, puis rêve de le livrer sur scène. Elle en fait un montage puis une lecture publique à la Quinzaine du théâtre à Québec, qui est devenu le Carrefour International de théâtre. Puis, prise par les nombreux projets qui s’offrent à elle, Marithé range le rêve dans un tiroir. C’est à Michelle Corbeil du FIL – le Festival International de Littérature – qu’on doit la réouverture de ce tiroir. Nous sommes en 2009, et Michelle à l’idée de demander à Marithé de lire une œuvre de Gabrielle Roy pour célébrer le centième anniversaire de sa naissance. L’actrice appelle « son jeune complice » (ça c’est moi), et nous voilà à la barre d’un spectacle littéraire : il s’agissait d’une mise en espace, avec costume rudimentaire, éclairage soigné, quelques musiques et deux ou trois accessoires. Marithé a le texte en mains, mais est déjà imprégnée de sa Gabrielle, de la fièvre de l’écriture, de ce voyage initiatique d’une jeune fille qui désire s’émanciper de sa patrie, de sa mère, des obligations, pour écrire. Le spectacle connaît un beau succès, il tourne dans des Maisons de la culture, va au Trident, nous confirme le potentiel théâtral du montage dramaturgique que nous avons effectué. On en parle à Anne-Marie Olivier au Trident et Lorraine Pintal au TNM, elles sont enthousiastes, on fait entrer Trois Tristes Tigres dans le processus, et le projet se met en branle.

 

Faire revivre la moitié d’une vie en une soirée, implique un rapport au temps particulier et peut être aussi à l’interprétation.

Ce qui est intéressant, c’est que Gabrielle Roy elle-même était aux prises avec un tel effet de condensation : résumer une moitié de vie en un livre, aussi volumineux soit-il, représente un défi de taille. Nous nous sommes inspirés de cet effet de condensation : si le montage dramaturgique, qui consiste en un rassemblement d’extraits, implique un grand nombre de sacrifices (ah le nombre de passages coupés qui nous ont déchiré le cœur), il met en lumière également les sauts de temps décidés par l’auteure elle-même. Notre démarche était guidée par deux lois : ne jamais toucher à l’écriture, c’est-à-dire ne rien réécrire, adapter, transformer, afin de garder le souffle de la langue de Gabrielle intact; se concentrer sur la ligne dramaturgique autour de la relation mère / fille. Cela voulait dire écarter les passages sur les autres membres de la famille, entre autres.

 

Marie-Thérèse, en tant que femme quel regard portes-tu sur son parcours?

Un regard très admiratif, bien sûr, d’abord pour l’ensemble de l’œuvre mais pour ce qui est de La Détresse et l’Enchantement, c’est le courage et la lucidité d’une jeune femme qui, bien que solidaire de sa famille et sa communauté, pressent qu’elle ne pourra trouver l’espace qu’il faut pour devenir ce qui confusément s’agite en elle. Ce désir de s’échapper de sa réalité, aujourd’hui, peut nous paraitre assez banal et allant de soi, mais à l’époque de la jeunesse de Gabrielle, tout était entrave à une telle volonté.  Toutes les sphères de la société d’alors, qu’elles soient religieuses, culturelles, familiales et économiques n’étaient nullement ouvertes à de telles velléités d’indépendance et surtout pas pour une femme.  Son courage s’étend bien au-delà de ce périple initiatique qui la conduira en Europe, il habite toute son œuvre, car il a fallu durablement « s’éloigner pour mieux voir » et donner la parole à ceux de son sang, de sa provenance et de son territoire et prendre par l’écriture, une revanche sur un destin injuste.  Il y a une phrase de la jeune écrivaine marocaine Leïla Slimani qui traduit bien, je trouve, la quête de Gabrielle et peut-être de tout artiste : « Il faut accepter de trahir pour s’inventer ».

 

Olivier, La Détresse et l’Enchantement, c’est aussi la naissance d’une vocation d’écrivaine. Dans quelle mesure ce cheminement fait-il écho au tien?

Les échos sont si nombreux : le refuge dans la lecture, le legs de la mère, l’envie d’aller voir ailleurs si l’on y est, l’exil, le premier récit écrit à l’étranger mais parlant de chez nous, le doute ravageur, la recherche du temps perdu, du temps retrouvé, du mot précis… La perpétuelle envie de se trouver « une chambre à soi » pour écrire, qui peut impliquer un certain type de solitude, mais le besoin insatiable des autres. La volonté sincère d’être « bien » (trop de souffrance ne permet pas l’écriture), mais la constatation que la totale sérénité, outre impossible à conserver longtemps, n’est pas plus féconde. Mais surtout, l’importance d’être happé entièrement par son sujet, son histoire, son écriture : « Je m’aperçois enfin comme il est curieux que ce soit seulement lorsqu’on est en quelque sorte ravi à soi-même que l’on puisse être heureux, et pourtant c’est bien ainsi, je crois, que cela se passe pour tous. »

 

En quoi ce parcours individuel nous parle-t-il du Canada d’hier et éclaire-t-il celui d’aujourd’hui?

La Détresse et l’Enchantement ne décrit pas que l’itinéraire « d’une petite Franco-manitobaine qui parle encore le français, bravo pour elle! » : l’œuvre témoigne de la traversée d’un demi-siècle au Canada français, par le prisme de la jeune Gabrielle Roy. Les aspirations des Canadiens français y sont magnifiquement dépeintes : de la « petite misère » originelle, à la suite de grands dérangements géographiques et d’abandon de la mère patrie, jusqu’aux humiliations subies par la classe anglophone dominante. Du fantasme européen (France et Angleterre comme maîtresses suprêmes) jusqu’au retour au pays; de l’exode rural qui forme les classes ouvrières de St-Henri en passant par l’émancipation des femmes, où une jeune fille issue d’une famille modeste et nombreuse devient l’une des grandes voix littéraires de sa nation. L’œuvre de Gabrielle Roy nous révèle non seulement d’où l’on vient – ce qui n’est jamais inutile pour savoir un tant soit peu où l’on va –, mais rappelle les combats et les sacrifices menés au nom de la liberté. Dans le cas particulier du combat des femmes pour une pleine reconnaissance et une pleine émancipation, à la fois privée et politique, combat qui comme on le voit avec l’actualité récente est loin d’être terminé, je dirais que La Détresse et l’Enchantement offre une lumière prodigieuse, sans omettre les zones d’ombre, éclairant le voyage initiatique d’une jeune femme qui passe de l’enfance à l’âge adulte dans une quête éperdue d’autonomie, d’accomplissement, de dépassement de soi. Quel modèle inspirant!

 

Quel serait le titre de vos biographies?

Olivier : « Le temps qui m’a manqué » Mais c’est déjà pris par Gabrielle Roy : c’est le titre du chapitre qui suit La Détresse et L’Enchantement, suite qu’elle n’a pu compléter avant sa mort.

Marie-Thérèse : « N’attends rien mais ne renonce jamais. » C’est dans la pièce BOB de René-Daniel Dubois. Un conseil donné à un jeune acteur…

 

Entrevue menée en mars 2018

 

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